Un séjour au pays Toraja, c’est un voyage dont on ne ressort pas intact. Une semaine de plus à Sulawesi entre cérémonies funéraires, paysages de montagne, rizières et rencontres inoubliables.

SULAWESI : notre itinéraire

sulawesi map

Le pays Toraja

Toraja

culture confiture

carte Sulawesi

L’origine du peuple Toraja

Les Torajas sont une ethnie d’environ 650 000 personnes vivant au Sud de Sulawesi en Indonésie.
(les bases sont posées, vous avez le droit de vous arrêter là, mais vous perdrez une occasion de briller en société, je vous l’assure).

La majorité de cette population est chrétienne, les autres musulmans, et ceux qui restent (plus grand monde du coup) pratiquent la religion traditionnelle.
Mais ils sont tous animistes puisqu’ils suivent un ensemble de croyances répondant au nom d’ « Aluk » ou « Aluk To Dolo » (« la voie des ancêtres ») qui est le nom officiel de leur religion.

Leur nom Toraja a été donné en 1909 par le gouvernement colonial hollandais alors en place sur l’île, et signifie en langue bugis (dialecte de Sulawesi) « le peuple des hautes terres » (pourquoi ? Hé bien parce qu’ils vivent dans les montagnes, pardi !).

Cette qualification en tant qu’ethnie à part entière a été marquante pour eux puisqu’avant cela ils s’identifiaient seulement par rapport au village où ils habitaient et n’avaient pas le sentiment de faire partie d’une société à proprement parler : voilà donc que maintenant ils ont une identité partagée ! Chouette !

Avec la colonisation des Hollandais, le modèle social et religieux auparavant totalement animiste s’est transformé petit à petit en une société christianisée : vivant jusqu’alors en autarcie dans leurs montagnes, loin des religions bouddhistes, hindouistes ou islamistes qui gagnaient les copains asiatiques des pays voisins, il faut dire que les Toraja étaient sacrément tranquilles !

Le gouvernement Néerlandais, voyant dans cette grosse population animiste un potentiel pour transformer tout ce beau monde en bons petits Chrétiens, a envoyé tout un tas de missionnaires pour tracer des frontières, délimitant ainsi le « Tana Toraja », autrement dit, le pays Toraja.
Et puis tant qu’à faire pour créer des impôts, abolir l’esclavage et balancer de la Bible à la pelle.

Faut aussi ajouter que les Hollandais flippaient un peu de l’Islam, arrivé par bateaux grâce au commerce maritime (oui, on transporte des religions par bateaux, dans des malles en bois, oui monsieur !) et qui gagnait du terrain en à Sulawesi.

Bien entendu, ils rencontrèrent de fortes réticences de la part de l’élite Toraja, pas très contente d’avoir été privée de son lucratif commerce d’esclaves. Qu’à cela ne tienne ! Dégageons les réac’ sur d’autres terres, plus plates, là où il est moins difficile de les contrôler !

Bon, au final, ce fut un échec un peu cuisant pour eux puisqu’ils n’arrivèrent pas à effacer la culture Toraja (muahahah).

Dans les années 1970, le peuple Toraja s’est ouvert au monde extérieur, devenant un fascinant sujet d’études pour bon nombre d’anthropologues.
On observe d’ailleurs que depuis les années 90 la culture Toraja a beaucoup évolué, conséquence du tourisme, et se transforme peu à peu en « machine à touristes ».

Tana TorajaMaison Toraja de fabrication traditionnelle, avec un toit en bambou désormais remplacé par les toits en tôle.

La culture Toraja

Les maisons & l’art

Le peuple Toraja est avant tout connu pour avoir des cérémonies funéraires particulièrement élaborées et ritualisées qui durent une dizaine de jours environ et qui sont le truc le plus affreux que j’ai vu de ma vie, soit dit en passant (mais je vous en parlerai plus bas, faut d’abord que je vous instruise un peu).

Une autre de leur particularité est bien entendu l’architecture de leurs maisons, les Tongkonan, massives habitations aux toits en forme de bateau : vestiges de l’arrivée de leurs ancêtres avec des jonques et qui utilisèrent la coque du bateau pour se protéger des intempéries.

D’autres légendes expliquent que le toit viendrait de la forme caractéristique des cornes de buffle, l’animal sacré pour les Toraja. Bon, chacun voit midi à 14h et des fenêtres à sa porte, hein, comme le proverbe ne le dit pas du tout.

Il y a aussi leurs sculptures sur bois peintes en seulement 4 couleurs (noir, blanc, rouge et jaune) et dont les maisons sont ornées. Chaque motif et chaque couleur a un sens particulier : le noir pour la mort, les ténèbres ; le jaune pour le pouvoir, la bénédiction divine ; le blanc pour les os, la pureté ; et le rouge pour le sang, la vie.
Pour la petite histoire, la couleur rouge dans leur artisanat est apparue suite à la découverte… des menstruation féminines…! (oui c’est cracra).

Chaque maison s’accompagne d’un grenier à riz, beaucoup plus petit mais construit selon le même modèle.

Au pays Toraja, l’enfer est sur terre.

Ainsi, si vous vous comportez mal et que vous faites des bêtises, dans un sens peu importe : votre vie sur terre sera naze parce que vous êtes méchants, mais vous irez quand même au Paradis. Hé oui ! Pour eux, tout le monde va au paradis, tant qu’on a un buffle pour nous ouvrir les portes avec ses grandes cornes.

D’où le fait que l’on sacrifie des buffles pendant les enterrements (mais on verra ça plus tard).

Les Torajas cherchent donc à accumuler biens et richesses matérielles puisqu’ils seront emportés au Paradis et qu’il faut un bon paquet de fric pour organiser des funérailles dignes de ce nom.

Ici, on vit pour mourir !

Tana Toraja

Les castes

La société Toraja est basée sur un système de « castes » :
• Tout en bas du bas on trouve les esclaves (qui ne le sont plus au sens premier du mot, vu que vous savez pourquoi si vous avez bien lu la partie 1. Interro écrite à la fin, on rigole pas avec la culture).
Ils sont là pour faire le sale boulot pendant les cérémonies funéraires (s’ils sont invités…) et n’ont pas le droit de s’asseoir avec les autres. Et même s’ils arrivent à se faire de l’argent et à réussir dans la vie, tout le monde s’en moquera.
Le reste du temps, ils sont généralement paysans.
Pour simplifier c’est la classe des parias, quoi. C’est pour ça que beaucoup ont quitté le Pays Toraja pour aller s’installer ailleurs en Indonésie.

• Ensuite il y a trois classes dominantes dont on ne comprend à vrai dire pas trop les distinctions. Genre Grand Chef, Petit Chef. Mais bon, retenez qu’en gros ils sont au-dessus des esclaves.

Tana TorajaCornes de buffles accrochées devant les maisons : plus il y en a, plus cela signifie que la personne est riche !

Les rites funéraires

Alors ça c’est la partie la plus intéressante mais la plus chelou de la culture Toraja. Notez bien que je n’émets aucun jugement de valeur en disant ça, mais juste, c’est quand même… vraiment… bizarre.

« Elle a la migraine ! »

Quand une personne meurt, tant qu’elle n’est pas enterrée elle n’est pas considérée comme décédée mais simplement « malade ».
Elle reste alors dans son cercueil, dans sa maison, jusqu’à ce que sa famille ait amassé suffisamment d’argent pour organiser les funérailles.
Et ça peut prendre très, très longtemps.

Ainsi un corps peut rester comme ça pendant un an, deux ans, trois ans, six ans… Et la famille continue de prendre soin de lui comme s’il était toujours vivant, lui déposant de la nourriture, le nettoyant, changeant ses vêtements, etc.

Lors de notre séjour nous avons d’ailleurs eu la chance de voir le corps d’une mamie décédée depuis 4 ans, et qui reposait dans son cercueil avec ses petites lunettes dans l’attente d’être un jour enterrée.

Tana TorajaLa mamie en question.

Vous n’allez pas me dire que ce n’est pas surprenant, non !?

Je sens que vous vous posez la question de l’odeur… Et bien les corps sont traités avec du formol, ce qui les empêche de pourrir et les transforme petit à petit en momie à la Raskar Kapak (j’adore parler de ça, vraiment…).

Une cérémonie trrrrrès chère !

Les funérailles coûtent au moins 10 000 €. Vous avez bien lu, oui.
Il faut payer la nourriture pour nourrir les invités pendant plusieurs jours, construire toutes les plateformes et les équipements qui vont servir tout le temps que dureront les festivités, et surtout : acheter des buffles.

Au pays Toraja, les buffles que vous verrez ne travaillent pas au champs, ooooh non !! Ils sont bien trop chers et bien trop importants pour prendre le risque de les épuiser à la tâche. Du coup ce sont les hommes qui travaillent à leur place (la classe des esclaves, tant qu’à faire). Le buffle coule donc une vie paisible, néanmoins attaché par les naseaux dans un champs, et ne fait rien d’autre qu’être lavé et choyé par ses propriétaires (et pi il mange aussi de l’herbe parce qu’il s’ennuie. Le cercle ingrat de l’obésité..!).

Pour chaque cérémonie, il faut avoir le plus de buffles possible (parfois une centaine) pour, d’une part, témoigner de sa richesse, et surtout pour que le défunt les emporte avec lui au paradis et garde ainsi son « rang ». Selon leur croyance, c’est le buffle qui, avec ses cornes, pousse les lourdes portes du paradis, permettant ainsi à l’âme d’y accéder.

C’est pourquoi ils sont sacrifiés pendant les funérailles, comme ça ils sont morts eux aussi (pratique) et peuvent jouer leur rôle de bélier (génial ce jeu de mot) en fracassant les portes du Paradis (ici, pas de knock knock knock on Heaven’s door : on défonce tout).

Et sinon, pour revenir au prix de la cérémonie, ce dont je voulais d’ailleurs parler à la base avant de digresser, cela revient très cher parce que les buffles sont hors de prix (le moins cher : 5000 € environ).
Les buffles les plus onéreux (les buffles blancs et noirs aux yeux bleus) coûtent le prix d’une Mercedes.

Vous allez me dire, à quoi bon dépenser autant pour les tuer après ? Hé bien je vous répondrai : MAIS OUI C’EST CLAIR !!!

Des « enterrements » étonnants

Le déroulement d’une cérémonie funéraire est très ritualisé : d’abord l’arrivée des invités, ensuite la distribution des présents qu’ils ont amenés avec eux (en général des cochons pour les repas), après le banquet, ensuite les sacrifices, puis l’enterrement à proprement parler.
L’ensemble est farci de coutumes, de protocoles : genre une plateforme pour les invitées femmes, une pour les hommes, gardée à l’entrée par un couple habillé en tenue traditionnelle de jeunes garçons et de jeunes filles sur-maquillées.
Les invités qui défilent à la queue leu leu l’air fermé et qui déposent à la famille des paquets de cigarettes, dans un silence total…
Ce genre de trucs auxquels on assiste quand on est un touriste invité, et sans vraiment comprendre le pourquoi du comment.

Tout ça dure environ une dizaine de jours, parfois beaucoup plus.

Tana TorajaLes jeunes gardiens des plateformes, qui ont l’air de s’ennuyer sec.
Sur les photos on voit le défilé des invités, ainsi que la plateforme réservée aux femmes.

Pour l’enterrement, il ne s’agit pas de faire comme tout le monde là non plus : pour les Nobles, le corps est déposé dans un caveaux familial creusé dans la falaise. Dans des niches à côté sont posées des poupées en bois sculptées à l’effigie du défunt et appelées tau-tau (« personne »). Elles permettent de rendre hommage au mort : les vivants peuvent contempler la personne perdue et inversement.

Tana TorajaFalaise contenant les caveaux et les petites poupées.

Ces tau-tau sont sculptées par des spécialistes, grâce à une photo. Les petites poupées se tiennent les mains en avant, paumes vers le ciel en signe de bénédiction et d’accueil.

Tana TorajaLes tau-tau.

On enterre aussi les corps dans des grottes selon le même rituel, mais cette fois les défunts sont placés dans des cercueils en bois à côté de leurs poupées.

Ça a l’air cute vu comme ça mais à voir toute la scène comme ça, avec les tombes, les poupées, la grotte, les crânes tout autour et le peu de lumière, on dirait le décor d’un film d’épouvante.

Tombeaux dans une grotte.

Quant aux bébés, s’ils décèdent jeunes ou mort-nés, on les place dans un arbre dans lequel on creuse des petites tombes.
Cette tradition ne se fait plus dorénavant, et les bébés sont enterrés maintenant avec leur famille.

L’arbre à bébé est un truc totalement creepy. L’arbre est mort au milieu d’une forêt de bambous aussi gros que des poutres, avec des petites fenêtres comme sur la photo. On dirait qu’elles ont été cousues sur le tronc, comme une créature à la Frankenstein, c’est lugubre au possible.

Tana TorajaL’arbre aux bébés.

Notre arrivée à Rantepao

Rantepao est le centre touristique du pays Toraja.
Pour y accéder il va vous falloir vous armer de patience, surtout si comme nous vous venez du Nord.

Pour vous situer notre trajet, nous arrivions des îles Togian où nous avions passé une dizaine de jours. Pour les quitter nous avions pris un ferry de jour, partant entre 5h30 et 6h de Malenge et arrivant au port d’Ampana vers midi. Ensuite, nous avions pris une voiture privée bookée au Marina Cottage avec Eddy (après de longues et périlleuses négociations) pour nous rendre à Tentena histoire de couper le trajet vers Rantepao en deux.

Déjà rien que pour nous rendre à Tentena nous avons mis 5, 6h, avec un chauffeur complètement marteau qui mettait sa musique indonésienne techno-pop-chelou (déjà rien que sa musique en soit c’était juste pas possible. Les remix de Lady Gaga chantés en indonésien avec auto-tune et percussions, personne d’humain ne peux apprécier) avec volume 60.
Il dansait tout en tenant son volant de façon approximative.

Au bout d’un moment, pris d’épilepsie nous avons tous dansé avec lui, sautant sur nos sièges et hurlant à moitié pour couvrir le volume sonore de nos beuglements, entrainant la voiture dans de légers rebondissements et créant l’hilarité de notre chauffeur qui n’était déjà pas bien concentré sur sa tâche.
Bon, ça a permis au trajet de passer plus vite et à nos oreilles de perdre 80 % de leurs capacités auditives.

 

Après une nuit passée à Tentena dans une guesthouse miteuse et crasseuse (je ne dis pas ça uniquement pour la rime), nous avons pris le bus public le lendemain matin vers 10h direction Rantepao, pour 14h de bus.

Vous allez penser qu’on se sent plus en sécurité dans le bus que dans une voiture, vu qu’avec la taille de l’engin et les virages en épingle, les chauffeurs ne peuvent décemment pas rouler à 120 et doubler de façon suicidaire comme le faisaient nos différents conducteurs à Sulawesi.

Mais ça serait trop facile, hahaha.

(Hahaha…).

Ils ont donc trouvé le moyen pour vous faire subir le trajet que de tous fumer les fenêtres fermées, sans clim donc sans aération, et puis tant qu’à faire, de vous faire le coup de la panne.

Plusieurs fois.

Le moteur qui perd des morceaux de lui-même sur la route, ça n’arrive pas que dans les films.
Le bus qui s’arrête pendant 2h au milieu d’une route large comme un petit porcelet pour fourrager dans le moteur, faisant intervenir les passagers « un peu bricoleurs lol » pour réparer les trucs qui tombent avec un bout de sparadrap, une dizaine de clés à molette et une boîte à outils/boulons rouillés datant de l’époque gallo-romaine.

Voilà ce qui vous attend, hihihi.

Tout ça sous le regard d’une poignée d’indonésiens assis sur un banc au milieu de la route à côté d’un café de fortune, installés là probablement 18h / 24, à ne strictement rien faire. Un peu comme les vaches qui regardent passer les trains.

Nous sommes restés là sous la chaleur écrasante à regarder s’affairer les hommes, bloquant totalement la route, si bien que même l’ambulance, tout gyrophare dehors et sirène hurlante n’a pas pu passer. Ça n’a gêné absolument personne.

L’idée qu’un mec puisse être en train de faire une crise cardiaque quelque part (ou alors probablement écrasé par un rocher tombant  régulièrement de la falaise), en attendant l’arrivée salutaire des pompiers bloqués sur l’unique route de la montagne ne nécessitait pas du tout le besoin de déplacer le bus sur le côté (ou au moins d’essayer).

Si vous voulez une vision de Sulawesi, et bien c’est celle-ci : une nonchalance exceptionnelle.

Le trajet en bus a donc été une succession d’emmerdes : la panne de moteur, les rochers sur la route, les croisements avec un autre bus (qui obligeait l’un des deux à s’arrêter pour essayer de se dépasser sans arracher la moitié de son aile), l’arrivée de la nuit (là je vous raconte pas l’angoisse du trajet sur des routes de montagne quand il fait nuit et qu’on est dans un bus public de 10 m de long, obligé de faire des manœuvres dès qu’il y a un virage en épingle), et puis bien sûr, un orage avec des éclairs qui n’ont pas cessé pendant 10h.

Voilà, composez avec ça, bisous.

 

 Toraja

PARTIE 2

Rantepao

Rantepao est une ville globalement moche, sans centre piétonnier. Les bâtiments sont laids, il n’y a pas de plantes ni d’espaces verts sympas, bref c’est naze (désolée).

Où dormir à Rantepao ?

Nous avons logé la première nuit au Pia’s Poppies, que l’on ne vous conseille pas du tout.
Pour nos 5 nuits suivantes, nous avons dormi au Riana Guest house (non, pas comme la chanteuse). Nous avons payé 150 000 roupies la chambre avec sdb privative (avec eau chaude !) et petit déjeuner inclus. Pensez à négocier les prix parce qu’ils sont complètement random.

Avant d’arriver au pays Toraja, tout le monde nous avait dit que c’était une véritable épopée pour réussir à trouver un guide avec un prix correct, car ils avaient l’air de proposer genre 200 € la journée (je ne blague pas) et il fallait carrément pleurer et menacer de se couper soi-même la jugulaire pour réussir à baisser le prix jusqu’à 70 €.
Ils étaient tous unanimes : les prix sont excessifs, les guides ont des pupilles en forme de billets de banque comme Picsou.

Je ne sais pas si la crise s’est abattue sur Rantepao en l’espace d’une semaine, mais nous avons payé 200 000 Roupies la journée par personne. Soit… 14 €.

Du coup on s’est dit qu’à ce prix-là, autant prendre carrément 3 jours !

Si vous voulez retrouver notre guide-qui-fait-des-prix-normaux, c’est au Riana Guest House que vous aurez le plus de chance de le trouver. Il s’appelle Nicolas, et il a cette bobine :

Tana TorajaSalut c’est moi Nicolas.

Par contre, accrochez-vous pour l’anglais parce qu’on comprend rien à ce qu’il raconte (Steven dit que si, mais il a visiblement plus l’habitude que moi avec les accents asiatiques approximatifs).

Jour 1

Le premier jour nous avons décidé de partir faire une petite randonnée dans les rizières aux alentours et de nous balader dans les villages que nous croiserons.

Ça va être difficile pour moi de vous raconter cette journée parce que je ne l’ai pas faite, ayant attrapée une bronchite suite au périlleux trajet en bus dont je vous ai parlé plus haut, et où l’ensemble du bus ressemblait au coin fumeur vitrifié d’une boîte de nuit (mes poumons n’aiment que l’air pur. Ce sont des poumons snobs).

J’ai préféré me reposer pour cette journée afin de me réserver pour les funérailles du lendemain. GRAVE ERREUR !

Ils ont donc pendant cette journée gambadé dans les rizières. Quoique gambader ne soit pas le mot approprié puisqu’apparemment c’était tellement glissant qu’ils sont tous tombés dans la gadoue au moins une fois.
Ils ont aussi assisté de façon totalement fortuite à un combat de coqs, univers totalement masculin où personne ne rigole et n’a envie de faire de selfies avec vous (pour une fois…!). Quand il s’agit de paris d’argent, y’a plus d’copains.

Steven me dit dans l’oreillette qu’ils ont aussi été voir des tombes dans les falaises et des villages Toraja. Bon, apparemment c’était une journée sympa qu’ils recommandent de faire.

Jour 2

C’est là que ça se complique

Avant toute chose, je tiens à préciser que cette partie du récit n’engage que moi et ne concerne que mes ressentis, non pas ceux de Steven qui n’a pas du tout partagé mon point de vue. Et vu que c’est moi qui écris, c’est moi qui décide. Na.

Trépignant d’impatience à l’idée d’assister enfin à ces cérémonies funéraires dont tout le monde parlait et dont nous avions eu un aperçu déjà bien avant grâce aux reportages, la suite du séjour n’a été pour moi qu’une escalade d’atrocités en atrocités et a marqué le début de mon végétarisme.

Nous sommes partis le matin même pour assister à notre première funéraille.
Il y en a tous les jours, sauf le dimanche. Sachez-le avant que quelqu’un ne vous dise le contraire pour vous la mettre à l’envers.
Nous sommes arrivés dans une immense cérémonie avec une centaine de personnes qui s’affairaient un peu partout. Il y avait des gens dans tous les coins, s’occupant à tout sauf à s’intéresser au mort qui était dans son cercueil dans un coin, vers les plateformes dédiées aux invités.
En plus de ça une bonne vingtaine de touristes, tous plus irrespectueux les uns que les autres,

Tana TorajaOn aperçoit le cercueil tout à droite, les plateformes pour les invités sur les côtés, et les pauvres cochons suffoquant à gauche.

En fond sonore, un type qui débitait des trucs au micro à côté de grosses sono, sans qu’on puisse comprendre un traitre mot de ce qu’il racontait. Notre guide nous a alors expliqué qu’il annonçait la liste des invités et de leurs cadeaux, en mode la loterie du village de Saturnin-les-fossés.
Et en plus de ça, les cochons ficelés aux morceaux de bambous et posés sur au sol juste à côté de nous poussaient régulièrement des hurlements à vous glacer le sang, suffoquant dans la chaleur, leurs petites jambes ligotées sans qu’ils puissent faire un seul mouvement, et bien conscients du sort qui les attendaient.

Étant quelqu’un ayant une grande sensibilité par rapport aux animaux, ces visions étant insoutenables pour moi, j’ai quitté le lieu en courant pour partir me réfugier dans le parking, pleurant assise dans la boue dépassée par des Indonésiens perplexes qui venaient rejoindre les festivités.

Souhaitant quitter les lieux, d’une part parce que les autres préféraient voir une cérémonie moins touristique (on n’était pas venus jusqu’ici pour voir des touristes !!), d’autre part parce que je ne voulais pas revenir là-bas, nous avons donc repris la route pour aller voir une deuxième cérémonie.

Tana TorajaLa place de la deuxième cérémonie.

Arrivés à la deuxième cérémonie, on comprend tout de suite que l’endroit est très intimiste, et avec bien moins de moyens que la cérémonie précédente. Les invités sont installés dans les plateformes dédiées, « gardées » par des jeunes garçons et filles en habits traditionnels et notre venue attire bien des regards (nous avons appris que pour certains, c’était la première fois qu’ils voyaient des Blancs).

Nous nous installons avec notre guide dans une des petites baraques après avoir été présentés à la famille, et l’on vient nous servir à manger pendant que Nicolas nous explique un peu le déroulement des opérations si je puis dire, et aussi le fameux « où, quoi, comment ? » : nous voilà donc à la cérémonie du décès d’un grand-père mort depuis peu de temps (je ne me souviens plus combien, de toute façon je comprenais rien à ce que racontait Nicolas) et nous en sommes au deuxième jour, c’est à dire au sacrifice des buffles (GÉNIAL !).

Au centre de l’arène, un cochon accroché à une corde qui déambule dans la gadoue de essayant de se détacher. Autour de nous une flopée d’enfants en bas âge qui commencent à rentrer en interaction avec moi pour pouvoir jouer (ma tête de femme blanche les intrigue).

Tana TorajaLes petits, cachés sous la plateforme accueillant le cercueil et jouant avec moi.

Sur les côtés, encore et toujours ces cochons ligotés, cachés sous des grandes feuilles d’arbres, couinant à intervalles réguliers et des buffles attachés aux barreaux des plateformes. Assis avec nous, des hommes silencieux, la clope au bec.

L’ambiance est totalement anxiogène. On attend l’arrivée des buffles pour la mise à mort.

La suite de la cérémonie je l’ai passée dans la maison de la petite-fille du mort (Laudya), à faire des selfies, à discuter approximativement à l’aide d’un dictionnaire indonésien-anglais, avec une dizaine d’enfants rigolards qui me faisait des chatouilles et qui se jetaient sur mes genoux.
Je l’ai passée à rire assise sur des sacs de riz, dans la cuisine d’une bâtisse tout en bois, complètement déconnectée du drame qui se jouait à quelques mètres et dont je ne voulais rien savoir ni rien entendre. Et c’était très bien comme ça.

En sortant j’ai retrouvé les autres avec un joli teint verdâtre.

Tana TorajaLa cuisine où je m’étais réfugiée avec 3 de ces petites bouilles joufflues là.

Nous avons ensuite filé visiter différentes tombes placées dans les falaises ou dans les grottes, ainsi que l’arbre aux bébés (où nous avons assisté à l’extraction du vin de palme servant à faire l’arak, leur alcool local).
Les photos de toutes ces tombes sont plus haut dans l’article, vous les avez vues.

Nous avons aussi été visiter des villages traditionnels dont l’un, Ke’Te’ Kesu’, ne sert que de village « témoin ». Ainsi nous avons pu rentrer dans une maison et voir comment étaient disposées les pièces et en apprendre un peu plus sur la culture Toraja.

Pour clôturer cette journée forte en émotions, nous avons été voir le corps d’une grand-mère décédée depuis 4 ans, comme je vous en parlais plus haut. Elle attendait dans sa boîte en bois que sa famille organise ses funérailles.
La dame en question était une connaissance de notre guide, et nous avons remarqué que la famille qui nous a accueillie avait l’air très fière de nous montrer le corps.

Comme vous avez pu le voir sur la photo, la dame portait des petites lunettes et son corps ressemblait à une momie voire à une sculpture en papier mâché. Elle était dans une petite pièce de la maison, découverte, et il régnait un silence de mort (hahaha la bonne blague) lorsqu’elle nous a présenté le corps.

J’appréhendais un peu avant de monter voir le cercueil en me disant que ça allait être difficile de voir ça, que j’allais avoir envie de vomir ou je ne sais quoi, mais en fait pas du tout : on aurait dit qu’on faisait un truc totalement normal que de photographier une vieille morte depuis 4 ans avec ses lunettes et ses petits vêtements jaunes en train d’être époussetée par sa fille.

Jour 3

Pour notre dernier jour avec Nicolas, nous sommes revenus à la deuxième cérémonie où nous avions été la veille.
Cette fois-ci c’était encore sacrifices de buffles, de cochons et compagnie, et chaque endroit où j’essayais de me mettre pour ne pas voir ni entendre se soldait par un échec : c’était soit les cochons qui criaient et agonisaient, soit les buffles sacrifiés dont les morceaux couverts de mouches pendaient sur les plateformes ou sur des poteaux, avec la tête, les cornes et compagnie, soit les chiots galeux jusqu’à la moelle qui n’avaient presque plus de poils et qui jappaient en jouant.

Je vous passe les détails de cette journée qui a été un véritable calvaire pour moi (mais surtout pour le bétail, hein).

D’autant plus que la suite a été encore pire puisqu’après le repas nous nous sommes de nouveau invités à une nouvelle cérémonie, où le sacrifice des buffles venaient juste d’avoir lieu.
L’arène était remplie de mares de sang, de bouts de viande et il régnait une odeur absolument insoutenable dans tout le lieu, qu’il était impossible d’éviter peu importe l’endroit où on était installés.
C’était juste le théâtre d’une scène atroce à laquelle nous venions d’échapper de justesse, puisque 40 buffles venaient d’être mis à mort.

Là, par terre, le sang de 40 buffles. 40. Qua-ran-te.

L’odeur était d’ailleurs tellement insupportable que nous avons demandé à quitter les lieux.
Pour aller visiter… le marché aux buffles ! OUAIS. SUPER (bon, au moins ils étaient vivants).

Tana TorajaJe vous mets une photo mais je vous jure rien qu’en la regardant j’ai de nouveau l’odeur dans le nez. Elle ne m’avait pas quittée jusqu’au lendemain.

Bon, le marché aux buffles c’est juste l’angoisse aussi. Pour vous dépeindre le truc c’est une immense halle où souffrent une centaine de buffles qui sont suspendus par les naseaux sans avoir l’espace de corde nécessaire pour bouger un peu : accrocher leurs naseaux en l’air permet de leur muscler le dos, donc d’être plus beaux, donc d’être plus chers.

Il y en avait de toutes les tailles, de tous les âges et de toutes les couleurs, dont les fameux buffles albinos aux yeux bleus qui coûtent une fortune.

Dans une autre halle c’était des enclos de cochons qu’on avait installés sur un matelas de bambous de façon à ce qu’ils puissent se déplacer avec une grande difficulté, leurs sabots glissant sur les rondins de bambous lisses.
Un spectacle qui vous mets dans un grand malaise et vous fout la boule au ventre.

Ainsi se sont achevés nos 3 jours de visite au pays Toraja.

Toraja

Une rencontre exceptionnelle

Au delà de « l’expérience » difficile à laquelle j’ai été confrontée, le pays Toraja a aussi été le lieu d’une rencontre mémorable, qui s’est une fois de plus déroulée totalement par hasard (mais vous vous en doutiez déjà !).

Nous avons rencontré une famille Toraja (une quinzaine de personnes !) lorsque nous étions partis découvrir les environs à scooter. Ils nous ont d’abord accostés pour faire des selfies (encore et toujours les fameux selfies…!), puis de fil en aiguille nous ont invités à déjeuner chez eux.

Toraja

Arrivés chez eux après avoir été escortés en voiture (une devant nos scooters, une derrière, comme la reine d’Angleterre) nous avons tellement été traités comme des rois que ç’en était gênant : ils nous ont apporté une tonne de plats typiques du pays Toraja spécialement achetés pour nous et nous ont servi dans la cuisine en nous regardant manger. Oui, parce-qu’eux, ils avaient déjà déjeuné, donc tout ça, là, c’était uniquement… pour nous.

Ils étaient tellement heureux qu’on soit là, c’était juste incroyable tant de gentillesse et de bonne humeur.

Ils passaient les uns après les autres dans la cuisine pour nous dire quelques mots, nous forcer à terminer les plats, riant de voir que nous n’osions pas remplir trop nos assiettes et nous resservir.
Comme les seuls à parler anglais étaient le fils Ferrial, et sa tante Yanti, les discussions étaient à mourir de rire, chacun essayant de parler dans la langue de l’autre, faisant des signes, traduisant tant bien que mal avec Google Translate.

Ce qui nous a le plus ému, c’était la complicité qui existait entre chacun des membres de la grande famille dont la plupart était éparpillée en Indonésie, et donc se retrouvait rarement ensemble à Rantepao.
Ils passaient leur temps à rire, à se chamailler, à appeler leur famille en visio avec leur smartphone pour qu’ils puissent voir « ces Blancs français venus chez nous ».

Nous sommes sortis de table le ventre rempli de riz, de martabak, de légumes, de gâteaux de riz, de thé et de café à n’en plus pouvoir marcher.

Le reste de l’après-midi nous l’avons aussi passée avec eux, à chanter dans le salon, à prendre des milliards de photos, à téléphoner à leurs proches en faisant des risettes devant la caméra sans rien comprendre à la discussion.

Ils nous ont ensuite proposé de les accompagner visiter la grande colline de Rantepao où se trouve à son sommet une église, ainsi que le nom de la ville écrit à flan de montagne avec de grosses lettres en métal à la Hollywood.

Et nous sommes partis avec la joyeuse troupe, comme pour un dimanche en famille.

Tana Toraja

Nous étions si déçus de les quitter que nous avons promis de revenir le lendemain matin avant de rejoindre notre guide, afin de venir les écouter répéter le morceau qu’ils allaient ensuite chanter à l’église, en habit traditionnel de Molucas, un archipel d’îles proche de Sulawesi où Yanti et sa famille vivent désormais.

Tana TorajaToute la petite famille portant la chemise traditionnelle de Molucas, qu’ils ont d’ailleurs voulu nous offrir après leur chorale !

Le lendemain matin, après leur chorale, nous nous sommes quittés en nous promettant de venir les voir dès que possible à Molucas… ou à Paris !

Histoire à suivre, donc 😉

 

 

Please follow and like us:

Leave a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *