portrait kyaw

Kyaw Kyaw

Lorsque nous avons rencontré Kyaw Kyaw, nous étions arrêtés sur le bord de la route pour acheter une bouteille d’eau, écrasés par la chaleur de midi qui régnait à Bagan.

C’est tout simplement par hasard qu’il nous a abordés, répondant par un grand sourire à notre « Mingalabaaaaaa » habituel, et s’avançant vers nous le temps de cette pause hydratation pour échanger avec nous quelques mots en anglais.

« Hello ! Where are you from ? »

De France, bien sûr, comme la plupart des touristes ici. Et nous sommes ici pour une dizaine de jours, on arrive de Yangon. On adore ton pays, on a jamais vu de gens aussi gentils !
Merci, qu’il répond, je suis fier d’entendre ça. Merci de venir visiter la Birmanie.

Et de fil en aiguille, la pause hydratation devient pause discussion, et nous voilà en train d’écouter avec attention ce que ce jeune garçon aux mèches colorées a à nous raconter, les casques encore accrochés sur nos têtes.

« I will show you my secret spot »

« Je m’appelle Kyaw Kyaw (il le prononce Tcho Tcho), j’ai 22 ans et je suis des études à Mandalay sur l’histoire du Myamar pour devenir guide. Là je suis en vacances, je reprends les cours en septembre, alors je suis rentrée chez moi pour aider ma famille, vendre mes peintures et m’entraîner à guider les étrangers à travers le coin.
Si vous voulez je peux vous montrer un super endroit pour admirer le coucher de soleil. Il n’est pas sur votre carte. »

Allez, c’est parti !

Bagan

Cahin cahan, peinant à suivre le rythme du scooter de Kyaw Kyaw, avec notre bolide électrique pour grand-mères terrifiées, il sillonne à travers les chemins au milieu des stupas, puis s’arrête sous un arbre, à côté d’une grande pagode.
Nous le suivons à l’intérieur, puis dans la petite alcôve qui cache l’escalier grimpant au sommet.

Waouh, on est haut en effet !
La vue dégagée nous offre un horizon verdoyant, rempli de petites pointes des stupas perçant la cime des arbres.

Le voilà, le fameux « secret spot ».

On s’installe sur un coin de briques, perchés au dernier niveau accessible du temple, et on suit quelques instants la course du soleil, en attendant qu’il nous offre plus tard ces belles couleurs chatoyantes en guise de bonne nuit.

Les langues se délient

On le questionne, on s’intéresse, on cherche à pénétrer dans les méandres de son parcours, à sonder les mystères de son grand sourire et de ses yeux attachants.
Il a 22 ans, une petite sœur de 19 ans et un petit frère. Sa sœur va commencer des études d’anglais, à Mandalay elle aussi, ici il n’y a rien pour étudier.
Il a toujours vécu ici, c’est sa région et il l’aime, c’est bien plus calme que la capitale. Et puis il y a la nature, et les couchers de soleil qu’il aime à photographier chaque soir avec son téléphone portable.
Sa mère est « designer », comme il le dit, elle fait des objets en laque, comme c’est typique de la région. Il va nous faire visiter sa fabrique, si on a envie.

Et après il nous montrera ses peintures.

Kyaw Kyaw

Kyaw Kyaw nous confie que son père est mort il y a sept ans, quand il avait 15 ans.

« He was sick. Something wrong in the brain ».

Depuis la vie est plus difficile et il a endossé le rôle de l’homme de la famille, celui qui essaie de ramener de l’argent dans la maison, celui qui soutient ses frères et sœurs et qui aide sa mère.

« À Yangon j’habite dans un monastère, avec les moines, je n’ai pas d’argent pour avoir un logement. »

Pris dans ses études qui le passionnent, Kyaw Kyaw aime la photographie et l’art.
Et les montgolfières, si chères à son pays.

« Un ami à moi qui habite en Angleterre m’avait trouvé un travail là-bas. Bien payé en plus. Mais j’ai dû refuser parce que je dois rester ici pour m’occuper de ma famille. C’est dommage, c’était à Bristol. Il parait qu’il y a plein de montgolfières là-bas, j’espère que je pourrais y aller un jour. »

Bagan

Un savoir-faire générationnel

Remontés sur nos bécanes et se suivant de près, Kyaw Kyaw nous amène direction son village, vers Old Bagan, où il vit avec sa mère, sa sœur et son frère. Il était très enthousiaste à l’idée de nous montrer ce savoir-faire familial et de nous inviter chez lui. Ça tombe bien, nous encore plus.

Dans sa maison, fraichement construite (« mais pas encore terminée, avant nous habitions la maison en paille juste ici, mais nous avons commencé à construire celle-ci »), nous faisons connaissance de sa mère et de sa sœur, surnommée Pou-Pou.
Elle aussi parlant un très bon anglais, quoiqu’avec un accent asiatique parfois difficile à saisir (« gold » devenant « goch », « egg » : « ek »…).

On nous offre un café (que je décline, ayant désormais totalement arrêté ma consommation, suite à une crise de panique plus importante que les habituelles suivant mes consommations de caféine… *tristesse*) et sa maman m’enduit le visage de Thanakha pour la première fois et m’en offre un petit galet (s’ensuivra une longue histoire d’amour entre lui et moi)

Kyaw Kyaw passe alors le relais de la mission explication à sa sœur qui nous montre le début du processus de production qui commence chez elle.
Puis elle nous amène au travers du village dans les maisons des différentes personnes de sa famille (son oncle, sa tante…) nous montrer la suite de la fabrication, cette tradition étant partagée en famille.

BaganUne partie des objets réalisés par la mère de Kyaw Kyaw et sa fille. Ceux qui sont blanc sont en fait recouverts d’éclats de coquilles d’œufs (« with ekkk ! »)

Tout commence par la création d’objets en bambous : tasse, bol, boîtes, plateaux, etc, que l’on créé avec des lamelles de bambou qu’on enroule sur elles-même en spirale lorsque l’on veut créer des contenants ronds par exemple (sur l’image ci-dessus, on voit un exemple en bas à droite).

Une fois faits, ces objets sont enduits de laque puis laissés à sécher dans une petite cave sous la terre.

BaganLes objets enduits sont disposés sans qu’ils se touchent pour qu’ils sèchent correctement plusieurs jours

La laque est un enduit qu’on fabrique avec la résine (toxique) de l’arbre appelé localement Thit-si, qu’on trouve dans la région, et qu’on entaille. Cette espèce de glu, en séchant, devient brillante et résistante à l’eau.

BaganDu chocolat noir fondu. Non c’est pas ça, faut suivre !!

Une fois les différentes couches de laque posées et l’objet sec, on pratique ensuite à la réalisation du design : avec un petit scalpel on entaille la surface de la laque pour former des dessins, des lignes, des traits, bref : ce que l’on veut.

En général, les dessins réalisés sur les objets sont de tradition familiale et donc transmis de génération en génération et de ce fait évoluent peu.

Bien sur, Pou-Pou s’amuse parfois à créer ses propres graphismes, notamment sur des coques de téléphone portable, qui n’existaient évidemment pas il y a cent ans 😉

Le rouge, le vert, puis le jaune

Bagan

BaganCet appareil préhistorique permet de tracer des cercles parfait sur la laque

On commence d’abord par entailler la laque sur toutes les parties qui seront colorées en rouge, car c’est le premier pigment qui sera apposé sur l’objet.
Une fois les entailles faites, on enduit l’objet d’une peinture rouge réalisée à partir de pigments naturels, comme les minéraux par exemple.
On laisse de nouveau sécher quelques jours dans la cave, puis on nettoie le tout à l’eau.

On passe ensuite au pigment vert : encore une fois on entaille avec un scalpel les parties qu’on souhaite colorer en vert, puis on passe le pigment.

On termine par le jaune en suivant les mêmes étapes précédentes.

D’autres artisans utilisent une palette de couleurs plus large, avec notamment un bleu, mais Pou-Pou nous explique que ces couleurs là ne sont pas réalisées avec des pigments naturels et risquent donc de ternir, voire de disparaitre avec le temps.

BaganLe pigment vert
BaganLes plateaux enduits de pigments verts attendent d’être rincés à l’eau claire

Ça parait tellement simple expliqué comme ça, mais je vous assure que ce travail de gravure nécessite une précision, une patience et un sens artistique très important.. C’était assez épatant de les voir travailler avec minutie, en traçant dans la laque des traits minuscules et parfaits.

BaganCe motif représente les 8 jours de la semaine birmane
Baganici des fleurs… je crois…

Kyaw Kyaw et ses peintures

La visite terminée, nous sommes rentrés chez Kyaw Kyaw où nous avons craqué sur un petit vide-poche représentant les jours de la semaine, comme sur la photo plus haut.
Ils nous ont expliqués que leur artisanat était vendu deux fois plus cher dans un marché, car la moitié était reversée au tenancier de la boutique.
Il est donc préférable, si vous souhaitez acheter un objet en laque, de l’acheter directement chez le producteur (comme pour les fruits et légumes, c’est pareil 😉 )

Bagan

Lorsqu’il n’aide pas à la fabrique d’artéfacts en laque et qu’il n’est pas en cours, Kyaw Kyaw peint.

Hé oui, artistes de mère en fils, comme je vous disais !

Les peintures qu’il réalise, comme c’est l’usage à Bagan, sont faites avec du sable pigmenté. Comme ça les couleurs tiennent, la toile en tissus ne s’abime pas (il la froisse et la défroisse devant nous pour illustrer ses propos), et vous pouvez même la laver sans problème.
Tout plié cela tient aisément dans un sac, « c’est bien pour vous qui voyagez ! ». Argument imparable.

Il déroule son épais rouleau de toiles et nous montre chacune de ses peintures, nous expliquant les significations des dessins : ici ce sont les peintures que l’on trouvait dans les pagodes de Bagan ; là ce sont des éléphants, symboles de chance ; là les huit jours de la semaine ; etc.

Dessins parfois naïfs, traits encore maladroits, les peintures de Kyaw Kyaw sont aussi touchantes que lui.

On sent qu’il y a mis du cœur, il les déroule avec grande précaution, prenant garde à les laisser classées par thèmes et par couleurs. Il les lisse, les ajuste pour qu’elles soient bien calées les unes sur les autres quand il les range avec les gestes méticuleux de quelqu’un qui prend soin de ces précieuses affaires.
Il nous fait un prix, nous en prenons une. Puis une deuxième. On l’aime bien, Kyaw Kyaw, et puis ses peintures sont simples mais belles.

Bagan

Kyaw Kyaw nous propose de repartir vers les pagodes pour aller voir le coucher de soleil, ainsi il pourra nous montrer son deuxième spot secret, mieux placé pour les couchers de soleil (le premier étant plus propice pour admirer l’aube).

Assis de nouveau sur notre roof-top, on discute, on rigole, on s’invite en amis sur Facebook.
Je lui parle de ma Grande Question Birmane : pourquoi donc ne faites-vous pas de jus de fruits, avec tous les merveilleux fruits que vous avez ??

Le mystère restera encore entier.

Il admire mon appareil photo, me demande le prix mais je mens un peu, me sentant mal à l’aise devant mes facilités occidentales à acquérir un tel objet. Pour masquer ma gêne je lui propose de l’essayer mais il n’ose pas.
Lui qui adore la photo, il nous dit qu’il rêve de s’acheter un appareil qu’un ami à lui voulait lui vendre. Il coûte quand même 300 $, c’est énorme pour lui, et il n’a pas vraiment l’argent pour.

Une fois rentrée je reste songeuse : et si on organisait une cagnotte en ligne pour payer un appareil à Kyaw Kyaw…?

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3 Comments

  1. Magooo

    Très beau reportage. C’est ça l’essence du voyage pour moi. Rencontres des vrais gens pour s’imprégner au plus près d’un pays. Et nourriture locale bien sûr.

    • Merci beaucoup Mag ! C’est clair que voir un pays par les yeux d’un local ça change vraiment tout et ça permet de mieux comprendre ce qu’ils vivent. Bon, pour la nourriture locale birmane, on repassera par contre haha !

  2. Magooo

    Et ce vert, il est terrible. J’adore.

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