Un trek à Sapa avec les Dzao rouges

portrait-dzao
Mei Fin

Laissez-moi vous parler un peu de Mei Fin, que nous avons rencontrée plusieurs fois au bord des routes de Sa Pa pendant nos quelques jours passés ici, et qui nous a abordés (mais toujours sans insistance) pour nous proposer un trek jusqu’à son village : Thanh Kim.

« My village is far far away !! Come with me to my village and I cook for you »

Le moins qu’on puisse dire, c’est que Mei Fin ne sait pas se vendre. Elle est toute seule de son ethnie Dzao à errer dans Sa Pa en espérant trouver un touriste pour faire un trekking, entourée de centaines de Hmongs tous plus insistants et collants les uns que les autres. Et autant dire que les Hmongs, eux, sont rodés : des carnets de petits mots de touristes en mode « livre d’or » sous le bras, ils arrêtent chaque touriste pour leur proposer un trek en arborant leurs précieux écrits et leurs grands sourires.
Mei Fin, elle, est timide. Elle le sait, son village est très loin : 24 km de la ville, oui il faut se les farcir à pieds.

Et surtout, elle travaille seule. Sans agence, à son compte. Et elle est fière de ça.

Une Dzao et en route !

Après mûre réflexion, nous avons décidé de partir pour la journée avec elle et de la suivre à pieds dans les rizières jusqu’à chez elle pour rencontrer sa famille, manger à sa table, puis rentrer chez nous (cette fois ci à scooter, point trop n’en faut, hein !). Nous avions aussi le choix de partir 2 jours et une nuit (ils proposent tous ce genre de formule : 1 journée, 2 jours + 1 nuit, ou bien 3 jours), en dormant dans sa maison, mais comme nous partions le lendemain, c’était donc impossible pour nous.

Alors nous voilà, vendredi 13 mai, à 10h30, partant pour 24 km sous la pluie, sans poncho, sans capuche. Pour la modique somme de 400 000 dongs pour 2, soit 15,80 €.

Et cette journée en valait vraiment la peine.

Mei Fin et son habit traditionnel

Voici donc Mei Fin, 51 ans, dans son habit traditionnel, de la minorité ethnique des Dzao Rouges, à laquelle elle appartient avec 250 autres personnes disséminées dans les villages aux alentours de Sa Pa. Les minorités ethniques ne sont pas vraiment intégrées avec le reste du Vietnam, et le courant passe mal avec les Vietnamiens, elle ne les aime pas vraiment, nous confie-t’elle. Alors ils restent la plupart du temps entre eux.
Très peu savent parler le Vietnamien, langue qu’ils utilisent d’ailleurs pour se parler entre minorités, puisque chacune a son propre langage.

Dans son village Dzao, Thanh Kim, elle vit dans une grande maison sans fenêtre et sans porte, qu’elle partage avec les 6 autres membres de sa famille : son mari de 53 ans, ses 3 enfants (2 garçons de 29 et 11 ans, et sa fille de 19 ans), la femme de son fils et leur petit garçon de 1 an.
Dans cette maison, cela fait trois mois qu’ils y sont. Elle est loin d’être finie, peut-être dans un an ou deux, s’ils ont de l’argent. Avant ils habitaient juste à côté dans la petite cabane qu’ils ont gardée, derrière la maison.

leur maison

l'intérieur de leur maison

Le quotidien de Mei Fin, c’est d’arpenter les rues de Sa Pa pour essayer de trouver des clients qui veulent bien payer pour son trek, de faire les 24 km qui les séparent de son village avec eux, puis de retourner le lendemain en ville pour tout recommencer. Et si elle ne trouve personne, ce qui est généralement le cas, vu que son village est bien trop loin pour la majorité des touristes, alors elle reste ici, et dort par terre dans un coin, toute seule, jusqu’à trouver son prochain client : « I sleep here, on the sand. Very cold ! ».

« My family is very poor. Very poor people. »

Pas de téléphone portable, pas d’internet, bien sûr. Au sol de sa maison de la terre battue, trois lits avec moustiquaires, des toilettes dans une petite cabane tout au fond, des petites chaises en plastique rouge et une armoire en bois avec le poster d’Hô Chi Minh collée dessus. Et sur une poutre, cloués fièrement les diplômes de son plus grand fils.
Lui et ses deux autres enfants ont été à l’école, puis au collège, à partir de 10 ans.

Pas elle. Elle, ne sait ni lire ni écrire, et a appris à parler anglais et vietnamien sur le tas.
L’école ici n’est pas gratuite pour les Dzao. Il y en a 2 dans son village, et cela lui coûte 1 millions de dongs par mois pour les scolariser (soit 39,50 €). C’est énorme. Mais elle est contente que ses enfants aient pu aller à l’école (où ils apprennent le vietnamien, mais pas l’anglais, étonnant !) parce qu’elle n’est en rien obligatoire, et que la plupart des autres enfants des minorités partent très tôt aider leurs mères à Sa Pa. Parce qu’ici, ce ne sont que les femmes qui font ce métier là (qu’elle fait depuis seulement 2 ans), et qui vendent leur artisanat. Les hommes eux, s’occupent des rizières et des cultures (maïs par exemple).

le mari de Mei Fin

son mari travaillant dans leurs rizières

C’est ce que fait d’ailleurs son mari. Il reste dans leur village à cultiver son riz et son maïs qu’il vend ensuite dans le village de Ban Den. Et ils gardent une partie pour se nourrir.
Avec son mari, ils sont ensemble depuis 15 ans. C’est d’ailleurs ses parents qui lui ont arrangé leur mariage. Ses deux autres enfants, elle les a eus avec un autre homme.
Son mari ne parle pas du tout anglais, il rit beaucoup, sourit tout le temps, rempli nos bols de nourriture dès qu’ils sont vides et nos verres d’alcool de riz : « mon dieu comme c’est fort ce truc là ! Au moins 70° ! »
Mei Fin aussi sourit beaucoup. Quand elle ouvre la bouche on voit luire sa dent en or. Elles en ont toutes, une dent comme ça, les Dzao.

Mei Fin et son mari sourient beaucoup. Et ils donnent aussi beaucoup. Le repas (« pas vietnamien, mais Dzao ») chez eux qu’ils nous préparent elle, son mari et sa fille est copieux : du riz, plusieurs sortes de légumes cuits, du porc, des herbes préparées, et des gâteaux sous vide aux amandes qu’ils ont spécialement achetés pour nous. Avec des bouteilles d’eau.
Pour faire à manger, pas de coin cuisine. Ils coupent les légumes et la viande dehors, assis sur le sol de terre battue, une grande cuve d’eau à côté. Et pour cuire, c’est tout au feu de bois. Sauf le riz. Oh non, pas le riz ! Le riz, on le fait avec un cuit-riz. Un petit cuit-riz posé par terre dans un coin vers un des lits.

On mange, on essaie de se comprendre, de discuter, parfois on fait des grands gestes et on accentue nos mimiques pour faire passer les messages, pour faire rire. Le rire, on sait bien que c’est communicatif.
Et à la fin du repas, le mari nous apporte dans un petit bol un thé. Froid.

« My girlfriend is worried about the tea, because we can’t drink the water here ! »

No problem, qu’ils disent, ce thé est bon pour vous, buvez !
J’ai peur de la bouffe, de ce porc qu’elle a acheté sur le bord de la route sur un étal, qui devait être là depuis le matin, à température ambiante, et qu’on a trimballé ensuite dans son sac en branches tissées plusieurs heures avant d’être cuisiné.
J’ai peur de la vaisselle, qui n’a franchement pas l’air très bien lavée.
Des légumes, épluchés et cuisinés avec les mains sales, pleines de boue et de cambouis de son mari.
Des puces qui trainent partout et que j’ai écrasées plusieurs fois sur mes bras.

J’ai peur mais je mange quand même.

Et je me ressers même plusieurs fois. Parce que j’ai honte d’avoir peur, que ces gens là sont généreux, vivent dans une misère peu descriptible, et que je suis bien, assise sur les bancs en bois tout près du sol, à rire avec eux.

Et finalement je ne suis pas malade 🙂

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Mei Fin et son petit-fils

Je pourrais vous dire encore des tas de choses sur eux.

Que le gouvernement vietnamien leur prend 300 dongs par jour de taxes, qu’ils ont 3 porcs, 20 canards, 1 jeune chien et 1 chaton qui n’ont pas de nom, quelques poulets et même 2 buffles.
Que ses parents sont morts de maladie quand elle avait 20 ans puis 30 ans, parce qu’ils étaient trop pauvres pour se soigner.
Qu’elle est fatiguée mais qu’elle ne voudrait quitter son village pour rien au monde. Qu’elle a une sœur mais qu’elle ne voit qu’une fois par an, car elle vit dans un village à 50 km du sien, et que cela fait bien trop long à marcher.
Que sous sa coiffe rouge se cache de très longs cheveux noirs attachés en chignon. Coiffe qu’elle enlève dès qu’elle arrive : « I don’t wearing this, home, very hot ».

Et Dieu dans tout ça ? No religion, qu’elle nous dit. Pourtant, la plupart des Dzao (ou Dao) sont taoïstes.

En arrivant dans sa maison, Mei Fin nous propose même de nous allonger si nous sommes fatigués, en nous montrant du doigt un des lits. Et non, elle ne veut pas d’aide pour la cuisine, asseyez-vous !

Alors on sort regarder la vue, son mari faisant marcher son buffle dans la boue pour remuer la terre, puis les filles plantant les pousses de riz.

Sa Pa

Sa Pa

 

Il est 17h30.

Ses deux fils rentrent avec deux scooters et deux casques pour nous ramener en ville, parce que c’est quand même loin, hein, et on a mal aux pieds ; elle aussi, elle est bien fatiguée.
Elle restera là pour cette nuit, avec son mari qu’elle n’a pas vu depuis quelques temps déjà, et ne retournera à Sa Pa que le lendemain.

Avant de partir on lui achète deux jolis bracelets qu’elle a tissé elle-même.

On se serre fort les mains, on se remercie, on se sourit, on se remercie encore chaudement, mes mains encore dans les siennes, et on repart.

« c’était chouette. Heureusement qu’on l’a fait ce trek. Et dire qu’on avait hésité… »

le petit fils de Mei FinLe petit-fils de Mei Fin.

 


INFOS PRATIQUES :

Les trek sont un peu la spécialité de la région de Sa Pa.
Vous pouvez les faire en passant par plusieurs agences ou des hôtels, qui proposent toute sorte de prix, en général un peu cher.

Comme nous l’avons fait, vous pouvez aussi partir directement avec les personnes que vous croiserez dans les rues et qui ne manqueront pas d’insister auprès de vous pour que vous partiez avec elles. À vous de négocier le prix, de trouver la ou les personnes qui vous marquent et vous donnent envie de vivre cette expérience inoubliable avec elles.

Nous avons choisi les Dzao Rouges car justement très peu représentés à Sa Pa (vu qu’elle était presque la seule que nous avons vue pendant 3 jours), et j’avais vraiment eu le feeling avec elle, les quelques fois où nous avons discuté en nous croisant dans les rues.

Si comme nous, vous hésitez à faire ça, franchement faites-le, nous n’avons absolument pas regretté ! Le mieux étant de ne pas partir avec les agences qui proposent des trek vraiment touristiques où vous partez en groupes de plusieurs à la queue leu leu dans ces chemins tout tracés, et dormant chez « l’habitant » mais dans des dortoirs spécialement prévus pour ça. En somme, rien d’authentique.
Mais chacun fait comme il veut, bien entendu 🙂

Mei FinMei Fin, lors de notre première rencontre.

 

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6 Comments

  1. Damien

    Article très intéressant !
    Et bien vu, les infos pratiques 😉

  2. Magali

    Beau récit et belle rencontre. Le plus dur est sans doute de faire abstraction de l’hygiène quand on se met à table après avoir observé les conditions de préparation et de conservation de la nourriture…

    • merci beaucoup Mag ! Oui c’est clair, surtout pour moi qui est assez psychorigide sur l’hygiène, j’étais super mal à l ‘aise en me mettant à table, mais j’avais aussi peur de les froisser en ne mangeant rien.. un vrai duel avec moi-même, haha

  3. Voilà ce qu’il me fallait ! Je pense qu’on partira pour Sapa et qu’on fera comme vous, trouvera une petite dame sympathique avec qui le feeling passera. C’est ce qui donne les meilleurs expériences et souvenirs.
    J’y vai dans une semaine et j’espère pouvoir tomber sur une personne comme elle, peut être qu’on la retrouvera. Dans ce cas, je parlerai de vous 😉

    • AH bah j’avais répondu à ton commentaire précédent avant de lire celui-ci ! DOnc du coup ça tombe bien si vous faites Sapa, c’est un bon choix ! L’hôtel où on avait dormi était vraiment top, avec un buffet copieux pour le petit dej (on a mis le nom dans l’article je crois) donc si vous ne savez pas où dormir je vous conseille cet hôtel !
      Et j’espère que vous croiserez notre Dzao Rouge ! Ma mère avait imprimé les photos d’elle pour les lui donner mais ne l’avait pas vue (alors les avait passées à ses copines), si jamais vous allez chez elle et que vous voyez les fameuses photos, n’oublie pas de me le dire, ça me fera tellement plaisir ^^
      En tout cas profitez bien de votre séjour 🙂

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