portrait asban

Asban

 

Si on devait résumer Asban en quelques mots, on pourrait simplement dire qu’il est le cœur de Sandy Bay, cette plage de l’île de Malenge dans les îles Togian, où il travaille et vit depuis 7 mois.

Le cœur parce que c’est lui, tel l’organe vibrant et pulsant, qui fait vivre ce tout petit resort : toujours actif, les mains occupées, le sourire aux lèvres, à s’agiter à droite à gauche.
Que ce soit pour le bonheur du client, à grimper aux cocotiers pour nous apporter des noix de coco fraîches pour le goûter ou bien à nous montrer et nous faire admirer les richesses de l’île. Ou pour améliorer Sandy Bay, à nettoyer, ranger, construire, creuser…

Asban est probablement l’Indonésien le plus attentionné que nous ayons rencontré à Sulawesi.

 Togian Islands

Les gitans de la mer

Asban a la tête pleine d’histoires. Des choses, à 23 ans à peine, il en a vécu des tas.
Il nous les délivre sans façon, riant parfois devant la tragédie, comme si rien ne le touchait, derrière son grand sourire de façade. Mais ces cernes, et sa façon de nous avouer « ça fait 3 ans que je ne dors plus la nuit » ne trompent personne.

Parce que dans le village Bajo où il est né et a grandi avec ses 5 frères et sa grande sœur (déjà grand-mère à 45 ans !) la tradition est très importante : ici les hommes sont pêcheurs et les femmes s’occupent de la maison.
Les Bajo, qu’on appelle aussi les Gitans de la mer sont un peuple de pêcheurs vivant sur des villages flottants dans le nord de Sulawesi. À l’origine des nomades vivant à l’année sur leur bateau, ils ont été forcés à la sédentarisation par le gouvernement indonésien et se sont regroupés dans des petits villages sur pilotis.

Et quand je vous parle de pêche, je ne vous parle pas de la pêche à la ligne, oh non.

La pêche au compresseur.
Ça vous parle ? Ces modestes bateaux en bois, avec un compresseur posé dessus et un long tuyau que les Bajo mettent en bouche avant de plonger au fond de l’océan, à 20, 30 mètres, parfois 40, pour attraper les poissons au harpon. Respirant l’air directement pompé dans l’air ambiant et redistribué, non filtré, sous l’eau dans un long tuyau de fortune, rafistolé et emmêlé.
Débit d’air aléatoire, compresseur rouillé, lest de pierres accroché sur le corps pour pouvoir couler : bref, une technologie extrêmement rudimentaire et dangereuse, bien loin du plaisir de la plongée sous-marine avec bouteille d’oxygène pressurisé accrochée sur le dos.

Ça y est, vous avez l’image en tête ?

C’était le quotidien d’Asban, quand il avait 16 ans, quand il a arrêté d’aller à l’école pour devenir pêcheur comme tous les autres, pour suivre les traces « de tout le monde ». Parce que c’est comme ça, ici.

Tous les jours il plongeait pour attraper barracudas, black-fishes, gruppers et napoléons. Une heure sous l’eau, 3 heures quand il y a beaucoup de poissons. Il descendait régulièrement à 35 mètres de profondeur, parce que les poissons y sont plus gros.
Vendus à Ampana, sur la côte, ils pouvaient rapporter aux pêcheurs jusqu’à 5 millions de Roupies par jour. Une somme absolument énorme.

Et puis un jour, 4h qu’il était sous l’eau avec son ami à harponner les poissons. Celui-ci commençait à se plaindre de douleurs à la tête, parce que la pression et l’agitation, pas la peine d’être un grand scientifique pour comprendre que ce n’est pas un cocktail sans danger pour le corps. Asban l’a sommé de remonter, mais il ne voulait rien entendre, il y avait tellement de poissons ce jour-là, il était hors de question de ne pas en profiter.

Il avait 21 ans.

« Je l’ai vu flotter à côté de moi, je ne comprenais pas. »

Après cette histoire ça a été terminé. Il a arrêté la pêche au compresseur, quitté le village Bajo pour s’installer avec un de ses frères à Ampana pour reprendre l’école. Ses parents ont insisté, pêcheur, ça paie franchement bien. « Mais moi je m’en fous de l’argent. Je préfère être ici, à Sandy Bay, à parler anglais toute la journée, à faire du snorkeling et à mener une vie tranquille ».
Il nous raconte qu’une fois, un de ses « amis » avait coupé le tube d’oxygénation pendant qu’il était sous l’eau. Pendant de longues minutes. « Pour rigoler ».

« Je lui ai fait la tête mais il m’a acheté 10 bouteilles d’Arak pour se faire pardonner. Alors c’est toujours mon ami. ».

Togian Islands

Un autodidacte

Ce qui a sauvé Asban de son destin tout tracé, c’est sa maîtrise de l’anglais, qu’il a appris tout seul, en discutant et en lisant des livres. Et un peu à l’école du village.
À Sandy Bay, il est le seul à parler cette langue, et à Sera Beach, le cottage à Malenge où il a travaillé avant d’être débauché par le patron chinois de Sandy Bay, c’était aussi pour cette raison qu’il avait été embauché.
Lestari Cottage pendant 1 an et demi, puis Sera Beach 1 an, et maintenant Sandy Bay où il travaille depuis 7 mois, 7 jours sur 7, 24h sur 24.

« C’est là où je suis le mieux. Je ne voudrais pas changer de resort. C’est ma place ici. Le patron est super drôle, je vois ma famille régulièrement lorsque j’emmène des touristes au village Bajo. Je suis bien. ».

Quelques fois, quand il a un peu de temps, il donne des cours d’Anglais au village

Quand on lui demande comment il voit sa vie dans 10 ans, il nous répond :

« Avant, quand j’étais petit, je voulais être professeur d’Indonésien. Mais plus maintenant. Être patron d’un resort, ça ne m’intéresse pas non plus, c’est trop de stress, trop de pression. Je préfère être comme maintenant, juste employé. Épouser une indonésienne et avoir deux enfants, un garçon et une fille. C’est très bien, comme vie. ».

Togian Islands

Un cœur grand comme une île

Si vous allez à Sandy Bay, impossible que vous passiez à côté d’Asban.

Guide dans la jungle lors de notre trek à la recherche des tarsiers et des autres animaux, il marche silencieusement, pieds nus dans les broussailles, capable de repérer un aigle silencieux dans un cocotier tout au fond d’un champs.

Togian Islands

Asban, il sait monter aux cocotiers sans corde et sans échelle.
Il sait faire des petites cannes à pêche et des poissons avec une simple feuille de cocotier, qu’il donne ensuite au petit garçon de Sandy Bay, toujours fourré dans ses pattes, pour l’amuser.
C’est lui qui nous appelle, la nuit, pour nous montrer les planctons fluorescents sur le bord de la plage.
Lui qui part avec sa lampe torche aux quatre coins de l’île pour essayer de nous trouver un crabe de noix de coco, juste parce que nous en avions discuté entre nous.
Lui qui nous accompagne à 4h du matin jusqu’au ferry lors de notre départ et qui nous offre un gâteau fait maison pour notre petit creux pendant le voyage.
Lui qui nous amène dans ses coins sous l’eau en snorkeling, pour nous montrer le petit requin pointe noire qui y loge.
Lui qui nous sourit chaque jour, s’assoit à nos côtés pour discuter un peu, raconte ses histoires à dormir debout qu’il invente au fur et à mesure pour nous faire rire et égayer nos soirées à Sandy Bay.

Asban, il a un cœur grand comme une île.

 

 

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4 Comments

  1. mezels

    Un portrait comme ça, si touchant, ça m’a fait presque pleurer… On a envie de l’aider, de lui faciliter la vie. Mais comment faire ? il est si loin. Bravo pour ce magnifique portrait d’un Humain, et d’un humaniste, sur un petit bout de cette terre perdue au bout du monde…

    • Merci pour lui ! Il a l’air vraiment heureux dans sa nouvelle vie, on sent qu’il a trouvé le lieu où il se sent bien, alors ça fait plaisir 🙂

  2. salat janine

    Belle histoire cela fait au coeur et beaucoup de courage a ce jeune Asban

  3. Salut à vous ! On revient tout juste de Sandy Bay, et Asban y travaille toujours 😉 toujours aussi souriant et serviable ! Et il est fan de Uno, il y joue jusqu’à 1h du matin sur son téléphone. Un soir on a essayé de le questionner sur ses talents de pêcheurs, et son passé sur les plongées aux compresseurs, mais il nous a répondu qu’il plongeait en apnée sans équipements… Étrange…

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